Introduction d’Henri Meschonnic

Le préambule de la « Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen » de 1789 tenait à rappeler « à tous les membres du corps social (…) sans cesse leurs droits et leurs devoirs ». À voir le monde aujourd’hui, il n’y a rien de changé, sinon que, comme le disait ce préambule, « l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme » se sont beaucoup aggravés. Mauvais état général des sociétés.D’où l’urgence d’inventer un rapport entre l’éthique et la politique qui est encore une utopie. Le paradoxe du langage est que c’est par lui, par lui seul que peut passer ce rapport. Or c’est le lieu d’une méconnaissance maximale. Et par le langage, j’entends la fonction d’expression de la pensée, et une langue est un système social de signes. Les implications ne sont pas les mêmes.Défendre le langage ? Mais il n’est pas attaqué. C’est pire : il est méconnu sans même qu’on le sache. Mais comment ? Avec tant d’études et de savoir. Justement, c’est ce qui est paradoxal, tout ce savoir ne sait pas qu’il produit de l’ignorance, une ignorance spécifique, et il empêche de la savoir. Question de point de vue. Il y a un point aveugle dans le statut du langage, et ce point est vital. En quoi ce n’est pas le langage qui est menacé, c’est chacun de nous. Parce que c’est d’abord et toujours avec les mots qu’on agit, qu’on fait mal, et la question de la défense des langues n’est que l’aspect ostensible d’une ignorance, d’un oubli et d’un mépris qu’on ne mesure pas, qu’on ne connaît pas, parce que toute notre culture humaniste n’a pas appris à les reconnaître.C’est que le langage n’est pas seulement le lieu et la matière de la communication, il est avant cela même, et pour cela, le lieu et la matière de la constitution de chaque être humain dans son histoire. Le langage est donc indissociablement matière éthique et matière politique. Et matière épique au sens où s’y constituent les aventures de la voix humaine.C’est en tant que matière éthique qu’il est matière artistique. Parce que c’est en lui que nous inventons, où l’art, tous les arts, jouent un rôle fondateur. Et méconnu. Le problème de la défense des langues déborde donc infiniment ce qui est mis en avant, et isolé, comme si c’était isolable, c’est-à-dire la question du droit, et la question des langues.Au lieu de mettre en avant de manière simpliste, parce qu’elle semble crever les yeux, l’hégémonie économique et politique d’une langue sur les autres, il devrait s’imposer que le problème majeur, d’autant plus vital qu’il est méconnu, pour défendre les langues, est l’incommensurable ignorance de la pensée du langage, qui n’est enseignée nulle part, et qui s’étale dans le réductionnisme et la régionalisation qui marquent le traitement du langage dans notre culture. Dans toutes les cultures.En ce sens, c’est tout un procès de civilisation, et même une sorte de révolution culturelle qu’il y aurait à penser, à réaliser, pour penser et pratiquer des rapports entre langue et culture,…

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La Déclaration

Art. 1 Il y a d'abord une spécificité à reconnaître aux choses du langage. Cette spécificité fait qu'on ne saurait simplement reporter sur ces questions le calque des déclarations connues sur les droits des êtreshumains et des collectivités. Se prononcer sur des droits suppose aussi de se prononcer sur des devoirs. L'un et l'autre présuppose une pensée de ce que sont et de ce que font les langues. Mais cette pensée semble plus active, envisagée entermes de devoirs. La spécificité des choses du langage suppose elle-même une pensée spécifique. Pour tenir tous les éléments que cette pensée suppose il est nécessaire de postuler que cette pensée doit être une critiqueperpétuelle de sa propre histoire, sous peine de ne pas penser son objet, mais de s'identifier à telle ou telle idée reçue concernant les langues et la langue. La première chose à reconnaître est que penser les langues suppose de penser ce qu'est une langue, ce qu'est la langue, et en quoi consiste historiquement et dans son état présent la pensée de la langue.Penser la langue soit se borne à ne concevoir que la langue, que de la langue, et la conséquence en est l'isolement de la langue hors des pratiques sociales du langage dans toute leur diversité, ce qui estcertainement la plus mauvaise situation qu'on puisse concevoir pour savoir ce qu'est et ce que fait une langue, et pour la défendre. Art. 2 Il s'impose donc de se représenter que pour défendre une langue, et savoir préalablement les imites de ce que signifie la notion de langue elle-même, il faut une théorie d'ensemble du langage. En quoi il y a à réfléchir autrement que selon le pur modèle institutionnel que propose la «Déclaration universelle des droits linguistiques» de Barcelone, de juin 1996, qui ne porte que sur les langues, et montrepar là les limites de sa pensée du langage. Une telle théorie d'ensemble implique une réflexion sur les rôles, les activités et les forces du langage dans toutes les pratiques sociales – une théorie des rapports entre la langue et le discours, entre la notion dediscours et une théorie des sujets, entre une théorie des sujets et l'art, l'éthique, le politique, car c'est tout cela qu'implique la notion de sujet.La langue n'est donc pas l'affaire des linguistes seuls, ni des politiques seuls. L'histoire de la politique des langues n'est pas seulement une histoire politique. Elle inclut des éléments qui tiennent aussi à l'art, àl'éthique, à l'histoire sociale. Penser la politique des langues suppose donc cette théorie d'ensemble, cette  tenue inséparable du langage, de l'art, de l'éthique et du politique pour penser les rapports entre langage etsociété. Sinon on reste ou on retombe dans une pensée de la langue seule, et de la politique seule, ce qui immédiatement mène à méconnaître le rôle de l'art dans la société, le rôle de l'éthique dans la politique,donc à méconnaître la liberté des sujets. Art. 3 Tenir ensemble une pensée du langage et des sujets doit pour cela travailler à une critique de l'opposition…

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